WhatsApp ou Signal ? La gratuité n’est pas un modèle économique

A l’heure où beaucoup s’insurgent de la décision de WhatsApp d’échanger les données de ses utilisateurs avec sa maison mère, Facebook, et nous invitent à immédiatement quitter WhatsApp pour rejoindre Signal, une application concurrente, mais soi-disant sans velléité commerciale, sans arrière-pensée, j’aimerais rappeler une évidence :

La gratuité n’est pas un modèle économique.

Depuis des années (11 ans, bientôt 12), WhatsApp fournit un service de messagerie d’excellente qualité pour un prix littéralement ridicule : Rien. Zéro. Nada.

Nous sommes aujourd’hui deux milliards d’individus sur la planète à utiliser régulièrement WhatsApp pour échanger avec nos amis et collègues, partager des photos, créer des groupes de discussion, etc.

N’est-ce donc pas normal, à un moment ou à un autre, que l’entreprise souhaite rentabiliser ses investissements et son activité ?

A mon avis, si. Et comment le faire plus simplement et de manière moins “indolore” pour les utilisateurs qu’en monétisant les données personnelles à sa disposition ?

La vraie question à se poser est donc plutôt celle-ci (en fait il y en a 2) :

  • Le “prix à payer” pour continuer à utiliser WhatsApp est-il trop élevé ?
  • Quel est le modèle de Signal ? Est-ce vraiment un modèle différent ? Ou est-ce juste un futur WhatsApp qui tôt ou tard évoluera de la même façon (ou pire) ? (Et dans ce cas est-ce vraiment utile de se donner tant de mal ?).

Le “prix à payer” pour continuer à utiliser WhatsApp

WhatsApp est une application de messagerie instantanée gratuite et (jusqu’à présent) sans publicité, crée en 2009 par Jan Koum et Brian Acton, et rachetée en Février 2014 par Facebook pour 19 Milliards de dollars.

Jusqu’à très récemment, pour respecter la volonté des deux co-fondateurs de WhatsApp, l’équipe de Facebook n’avait pas cherché à monétiser l’application et se contentait d’analyser les données de trafic.

Aujourd’hui, alors que les deux co-fondateurs ont quitté définitivement le groupe Facebook, la monétisation s’organise. Et notamment dans le cadre d’un partage de données d’une plateforme vers l’autre, et c’est ce qui fait réagir tout le monde (une autre solution serait de faire payer un abonnement aux utilisateurs, mais on sait par expérience que cette solution ne marche pas dans la mesure ou d’autres apps sont gratuites. Les gens préféreront changer d’app plutôt que de payer un abonnement).

Le “prix à payer” ce sont donc vos données personnelles à partager.

Mais de quelles données parle-t-on ? D’après cet article du Monde, il s’agit principalement de données telles que le pseudo, le numéro de téléphone, les adresses IP ainsi que les informations relatives aux appareils des utilisateurs.

Rien donc de très sensible, ni de rédhibitoire. Vous partagez sûrement plus de données personnelles tous les jours en vous inscrivant à un service en ligne (ou une app) ou en participant à un jeu concours.

Et ce sont au minimum les données que collectera n’importe quelle app de messagerie instantanée, aussi gratuite soit-elle.

A mon avis, les nouvelles règles de WhatsAppmoins contraignantes d’ailleurs en Europe qu’aux Etats-Unis ou au Royaume Uni, ne justifient pas toutes ces réactions hostiles.

Mais bien sûr c’est à vous de décider si cela vous convient ou pas, et si vous préférez partager moins de données avec une autre app (ça sera difficile) ou simplement ne pas partager vos données avec la redoutée Facebook Inc.

Dans le cas où vous souhaiteriez changer d’app, certains vous propose donc Signal. Mais…

Quel est le modèle économique de Signal ?

Rien n’est gratuit en ce bas monde.

Pensez-y : Quel service utilisez-vous qui soit 100% gratuit ? Votre compte Facebook ou LinkedIn ? Payé par la publicité. Votre place de parking en centre ville ? Payée par la collectivité. L’école de vos enfants ? Payée par les impôts. Le match de foot à la télé ? Payé par la publicité, les sponsors et les tickets. Etc.

Tout a un coût et doit donc être financé. Si vous ne payez pas directement, c’est que quelqu’un d’autre le fait pour vous.

Et comme on dit lorsqu’on ne sait pas d’où vient le financement d’un service : “si c’est gratuit, c’est que VOUS êtes le produit”.

Si Signal ne gagne pas d’argent grâce à vous et à vos données, alors comment Signal gagne de l’argent ?

Pour répondre à cette question, et pour faire simple, considérons qu’il y a en gros 3 types d’entreprises :

  • Les entreprises privées : financées au départ par des fonds propres, des investisseurs ou des banquiers, elles ont pour vocation de gagner de l’argent à plus ou moins long terme, avec des clients, des abonnés, des inscrits, des sponsors, de la publicité, etc. pour pouvoir continuer leur mission.
    Leur objectif est donc de gagner suffisamment d’argent pour être profitable et ne plus dépendre de leurs ressources financières initiales (fonds propres, investisseurs, etc.) qui, de toutes façons, ne dureront pas. Une entreprise qui n’arrive pas à être rentable après avoir épuisé toutes ses sources de financement externes est vouée à l’échec. Au dépôt de bilan.
  • Les entreprises publiques : financées par les impôts (ou d’autres sources similaires), elle n’ont pas pour vocation de gagner de l’argent mais de respecter un certain budget. C’est à dire de ne pas trop coûter d’argent non plus.
    Souvent pour réduire leur besoin de financement elles ne seront pas totalement gratuites, comme la SNCF ou la RATP par exemple. Elle ne peuvent techniquement pas “échouer” mais leur dépendance à un budget explique parfois leur état de délabrement. On pense par exemple aux établissements publics de santé (“hôpitaux publics”) qui sont moins chers mais souvent moins “accueillants” aussi que les hôpitaux privés financés par de l’argent privé. Tout simplement car le budget qui leur est alloué ne permet pas de combler l’ensembles des dépenses qu’ils ont à financer.
  • Les entreprises caritatives (“humanitaires”) qui sont financées par les dons des entreprises et des particuliers. Ces entreprises n’ont pas pour vocation d’être rentable. En contrepartie, elles sont seulement aussi actives que leurs ressources le leur permettent, c’est à dire qu’elle dépendent complétement de ces ressources. Elles offrent en général une gratuité totale mais pour un service limité et pas toujours durable (si les donations se réduisent, l’activité se réduit aussi).
    On pense bien sûr à UNICEF, la Croix-Rouge ou les Restos du Coeur, mais on peut aussi évoquer le site web Wikipédia, qui fonctionne sur le même modèle : Gratuité totale, pas de publicité, appel aux dons, recours au volontariat.

Signal n’est pas une entreprise publique. C’est donc soit une entreprise privée, soit une entreprise caritative.

L’application Signal étant développée par une entreprise soutenue par une fondation à but non lucratif, on peut supposer qu’il s’agit d’une entreprise caritative. Mais dans ce cas là, quelles sont les perspectives de financement à long terme ? Qui donnera de l’argent à Signal ? Et avec quelle contrepartie ?

Si la question n’a pas trop d’importance pour un site comme Wikipedia, car il ne recueille pas de données personnelles, à part sans doute quelques données de navigation, elle en a clairement beaucoup plus pour Signal.

Car en rejoignant Signal vous vous apprêtez à échanger des données personnelles avec une société dont le fonctionnement, les bénéficiaires et les outils de financement ne sont pas clairement définis, ou en tous cas pas clairement établis pour le commun des mortels.

Et si l’on ajoute à cela le fait que la Fondation Signal a été co-fondée par le co-fondateur de WhatsApp, Brian Acton, qui, après avoir prêché pendant quelques années le modèle gratuit sans pub, a fini par revendre son app à Facebook, le leader mondial de la publicité sur les réseaux sociaux, on peut franchement se poser des questions.

Quelle est la mission de Signal, combien de temps pourront-ils exercer leur activité et seront-ils capables de gérer un arrivage massif d’utilisateurs en provenance de WhatsApp ? Comment vont-ils utiliser nos données personnelles, seront-ils capables de les sécuriser et y a-t-il un risque à les leur confier ?

Voici à mon sens la réflexion à avoir avant de “quitter WhatsApp pour rejoindre Signal”.

On pourrait reformuler cela de manière encore plus simple :

  • Ai-je beaucoup à perdre à rester chez WhatsApp ?
  • Ai-je beaucoup à gagner à partir chez Signal ?

Et vous, qu’en pensez-vous ?

2 commentaires

  1. la conclusion semble orientée, à moins, également de se demander :

    Ai-je beaucoup à perdre à rejoindre Signal ?
    Ai-je beaucoup à gagner rester chez Whatsapp ?

    1. Ce n’est pas la conclusion qui est orientée, c’est l’ensemble de l’article, car, comme je l’ai clairement annoncé, je ne pense pas que la gratuité soit un business model. Mais cette orientation est argumentée. Si de votre côté vous pensez qu’il faut rejoindre Signal, ça m’intéresse et je vous invite à l’argumenter aussi.

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